Bram, Contournement nord-est. Les Magasins, Buzerens (Aude, 11)

Découverte d’un enclos gaulois à Bram

L’opération de fouille préventive de Bram, Contournement Nord-Est – Buzerens, Les Magasins est intervenue dans le cadre d’un projet de contournement routier porté par le conseil général de l’Aude. Suite au diagnostic de l’ensemble du tracé par Guilhem Sanchez (Inrap, 2012), deux parcelles distantes de 500 m ont fait l’objet d’une prescription de fouille, aux lieux-dits Buzerens, puis Les Magasins. Débutée au mois de novembre 2014, l’opération s’est poursuivie durant le mois d’août 2015 suite à une modification du projet d’aménagement portant la surface totale de la fouille à 7000 m².

Buzerens
Le secteur de Buzerens / La Gabache est bien connu pour la richesse de son patrimoine archéologique régulièrement mis au jour au gré des extensions des carrières de sables et graviers, depuis le début des années 1990 (Passelac 2009 : 197-203). Située à environ 150 m à l’ouest de l’opération conduite par Laurent Carozza en 1992, qui a notamment permis de mettre au jour un hameau de la fin du premier âge du Fer (Carozza et al. 1998), notre emprise de fouille s’inscrit dans une aire circonscrite en prospection par Michel Passelac, marquée en surface par du mobilier et des éléments de construction antiques (Passelac 1992).
Au regard de ce contexte prometteur, les résultats de l’opération s’avèrent décevants : la destruction des vestiges par les labours s’est révélée particulièrement prononcée, ne laissant que quelques fonds de structures pour la plupart dépourvue de mobilier, et le hasard (ou la qualité) de l’implantation des tranchées de diagnostic avait déjà mis au jour les structures les plus importantes. La moitié orientale de l’emprise de fouille est ainsi marquée par quelques structures en creux qui se rapportent principalement à l’Antiquité tardive (ive-ve s. p.C.), tandis que la moitié occidentale n’a conservé que des fonds de fossés parcellaires de l’époque moderne. Bien qu’aucune organisation ne se dégage des vestiges antiques, le mobilier collecté permet de supposer la présence d’un bâtiment de l’Antiquité tardive à proximité de la fouille, vers le nord, dans le giron d’un modeste établissement rural.

Les Magasins
La parcelle Les Magasins, dont les vestiges n’avaient été décelés ni en prospection pédestre, ni en prospection aérienne compte tenu de leur important recouvrement, s’est en revanche avérée plus loquace. Hormis quelques éléments de mobilier erratiques de l’âge du Bronze, la première occupation pérenne du secteur se signale par deux puits distants d’une dizaine de mètres, dans l’angle nord-ouest de l’emprise de fouille (PT1563 et PT1458). Un dépôt de vaisselle en céramique contenant une production ibéro-languedocienne, dans le fond du premier puits, ainsi qu’un fond d’amphore massaliète dans le comblement du second permettent d’envisager la proximité d’un secteur d’habitat de la fin du vie ou du début du ve s. a.C. Notons que le second puits a également livré les membres d’un équidé consommé sur le site. Une cinquantaine de mètres à l’est, un petit bâtiment sur quatre poteaux porteurs de 2 m à 2,30 m de côté se rapporte probablement à la même période (BAT1492). Ces vestiges s’inscrivent dans le même horizon chronologique que l’habitat mis au jour par Laurent Carozza, environ 900 m au sud-est dans le secteur de Buzerens, ce qui incite à relier les deux secteurs dans le même contexte d’occupation rurale de la plaine du Fresquel à la transition des âges du Fer.

Le site ne livre ensuite plus de trace structurée d’occupation jusqu’à la deuxième moitié du iie s. a.C. quand un fossé curviligne s’installe dans le même secteur que les puits de la fin du premier âge du Fer. Une portion de 40 m a pu être explorée avant que le fossé ne se développe hors emprise vers le nord (FO1405). Il s’agit d’un fossé à profil en « V » de dimensions modestes (1,30 m de largeur pour 0,60 m de profondeur moyennes conservées) dont le comblement livre du mobilier d’horizon culturel La Tène finale, mêlant les formes courantes de céramique locale (écuelles, pots, jattes, dolia, etc. tournés et non tournés), de rares amphores italiques et de la campanienne A, de la parure (annulaire en verre bleu de section semi-circulaire) ainsi qu’un élément de fourniment (bouterolle de fourreau en fer). Ce mobilier suggère la présence d’un secteur d’habitat à proximité immédiate, vers le nord, mais les données restent trop limitées pour savoir s’il peut s’agir d’une première occupation enclose. Un petit lot de céramiques résiduelles de La Tène moyenne, retrouvé dans le fossé, signale en outre que ce secteur a été occupé durant le laps de temps qui sépare les puits du fossé, sans plus de précision de date ou de durée.
L’occupation principale du site, telle qu’elle peut être perçue au sein de cette emprise de fouille, prend ensuite la forme d’une série de fossés connectés et contemporains, délimitant probablement deux espaces enclos partiellement révélés.
Le premier enclos, ENQ1062, est constitué de trois tronçons d’un fossé formant un « U » ouvert, correspondant probablement à la partie sud d’un enclos de forme peu ou prou trapézoïdale. Le profil du fossé est assez évasé, affichant une largeur moyenne de 1,60 m pour une profondeur moyenne de 0,75 m. Son comblement permet de distinguer quatre phases principales : la première correspond à l’utilisation initiale du fossé d’enclos, ouvert ; elle est marquée par des couches formées par accumulation lente ainsi que par des dépôts ponctuels de graviers et galets provenant des parois du fossé (colluvions d’effondrement). La deuxième est marquée par des couches de sable qui signalent la mise en charge des fossés, probablement suite à un épisode de fortes pluies, et la formation concomitante d’un courant en direction de l’est puis du nord, si l’on se fie à la direction de la pente des fossés. Le caractère humide du terrain et la contrainte hydrique qui pesait sur ses occupants sont ainsi soulignés, en concordance avec les différentes observations issues de l’étude des carporestes. La troisième phase est marquée par une série de couches formées par accumulation lente, entremêlées de colluvions localisées dont une partie provient certainement de l’affaissement d’un talus installé sur le bord interne du fossé. Cette phase marque l’abandon progressif d’un fossé ouvert non entretenu. Enfin, la dernière phase de comblement se signale par quelques incisions au sein du fossé déjà comblé, résultant de l’écoulement des eaux météoriques postérieures à l’abandon du site enclos. Concernant le mobilier, le fait marquant tient à sa rareté. Les 120 m linéaires de fossé n’ont livré que 650 fragments de céramique et amphore pour un poids total de seulement 35 kg, dont 33 kg sont constitués de tessons d’amphores italiques. Si une quantité si faible n’autorise pas à procéder à une analyse des activités internes de l’enclos par répartition de leurs rejets, elle permet tout de même de situer la vie du fossé dans le tournant des deux derniers siècles a.C. et suggère la fonction annexe de l’espace enclos. Notons que l’épisode d’écoulements dynamiques a tout de même pu jouer un rôle dans la dispersion du mobilier, et éventuellement dans sa concentration hors emprise vers le nord-est, direction du léger pendage relevé dans le fond du fossé. L’espace enclos n’a révélé, pour sa part, qu’un petit bâtiment sur quatre poteaux (2,80 m x 2,20 m) dont les restes incendiés piégés dans les trous d’ancrage témoignent de l’emploi de torchis dans la construction (BAT1338). La collecte de 345 carporestes brûlés, dont 332 de céréales, au sein des négatifs de poteaux plaide pour reconnaître un grenier. Le mobilier se rapporte à La Tène finale lato sensu et ne permet pas de confirmer la synchronie avec le fossé ENQ1062.
Le deuxième enclos, ENQ1008, n’est apparu qu’à travers deux tronçons de fossé formant son angle sud-est. Connecté à la branche occidentale de l’enclos ENQ1062, il se développe majoritairement hors emprise vers le nord et l’ouest dans un plan que l’on peut supposer quadrangulaire. Conservé sur 0,60 m de profondeur en moyenne, il affiche un profil nettement plus évasé et irrégulier que les fossés de l’enclos ENQ1062 (jusqu’à 4 m de largeur) suite à sa réutilisation pour canaliser un courant d’eau à la période augustéenne. Malgré cette reprise qui a profondément incisé les comblements antérieurs du fossé, l’examen des coupes confirme la fonction initiale en tant que fossé d’enclos. La spatialisation du mobilier est rendue malaisée compte tenu des déplacements induits par la mise en eau du fossé, mais il convient de souligner que les 40 m linéaires de fossés de l’enclos ENQ1008 livrent pratiquement trois fois plus de mobilier de La Tène finale que l’enclos ENQ1062 sur une longueur trois fois inférieure (1642 fragments de céramique pour 114 kg, dont 109 kg sont représentés par de l’amphore). Les fossés ENQ1008 fournissement en outre des éléments de parure (anneau en verre bleu et bracelet en schiste), un couteau de boucher en fer, une clé en fer, ainsi que la majeure partie du mobilier de mouture. L’ensemble caractérise volontiers un secteur domestique dont l’épicentre doit se situer hors emprise, vers le nord-ouest. Malheureusement l’espace enclos accessible s’avère très réduit et n’a livré aucun élément de structuration interne.
L’abandon du site enclos est certainement intervenu dans le courant du ier s. a.C.. S’il reste difficile à dater précisément par manque de mobilier, nous savons tout de même que le comblement des fossés d’enclos ENQ1008 était déjà bien avancé lorsque le tracé a été réutilisé en tant que chenal à la période augustéenne. D’épais comblements de sables et graviers témoignent alors d’un courant d’eau de bonne compétence dont nous n’avons ni les tenants, ni les aboutissants, mais qui pourrait s’intégrer dans une trame parcellaire augustéenne, peut-être sous la forme d’un collecteur destiné à drainer les terres agricoles de la plaine du Fresquel.
L’occupation du site n’est ensuite marquée que par un puits isolé du Haut-Empire (PT1540) et finalement par un petit fossé d’enclos probablement quadrangulaire de la période moderne (ENQ1004), dont le comblement a notamment fourni quelques fers à chevaux.

Cette opération livre donc des vestiges relatifs à l’occupation rurale du secteur tout au long de la Protohistoire, mettant en évidence dans l’angle nord-ouest de l’emprise de fouille ce qui semble constituer un point de fixation de l’habitat. L’apport essentiel concerne l’occupation de La Tène finale, à travers une petite fenêtre sur un site plus étendu qui met en scène, a minima, un secteur domestique enclos associé à un enclos annexe probablement dévolu à des activités annexes dans le giron agro-pastoral. Le petit mobilier, bien que rare, tend à indiquer un statut social intermédiaire et la faible représentation de la vaisselle importée (27 tessons au total dans les fossés des deux enclos) fait écho à celle observée sur le site contemporain des Portes de Bram, reflétant probablement pour ses habitants « le peu d’engouement pour les nouveautés italiques à l’exception du vin lui-même » (Petitot, Sanchez 2010 : 195). Bien que partielles, ces données s’intègrent bien dans les formes d’occupations rurales traditionnelles de la fin de La Tène et viennent compléter le corpus encore réduit des sites gaulois à enclos fossoyés du Sud-Ouest, par ailleurs bien connus dans le reste de la France.

Alexandre LEMAIRE

Commune: Bram
Adresse / lieu-dit: Contournement nord-est. Les Magasins, Buzerens
Département / Canton : Aude (11)
Pays: France

Date de l’intervention:
du 27/10/2014 au 28/08/2015

Période(s) concernée(s): Age du Fer

Raison de l’intervention:
Aménagement routier

Responsable d’opération: Alexandre LEMAIRE
Suivi scientifique:
SRA Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées
Aménageur: Conseil Général de l’Aude

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