Lyon, 14 rue des Tuileries « Les Printanières », Rhône (69)

Une occupation diachronique dans la plaine de Vaise

La fouille archéologique réalisée au 14 rue des Tuileries s’est déroulée durant l’hiver 2007-2008 sur une superficie d’environ 2000 m2, en amont de la construction d’un immeuble sur sous-sol.
Si les diagnostics archéologiques réalisés par l’Inrap avaient révélé les vestiges ténus d’occupations concernant les périodes du Néolithique, de la Protohistoire et de l’Antiquité (Ramponi 2007), le secteur apparaissait riche en vestiges archéologiques, notamment grâce à la récente fouille du 16-28 rue des Tuileries, contiguë au sud (Rottier, Carrara, Ducourthial 2008).
La prescription archéologique de l’État mettait l’accent sur deux objectifs principaux : recueillir des données géomorphologiques sur la formation de la plaine de Vaise et documenter les niveaux préhistoriques du « Néolithique Moyen Bourguignon (NMB) », dont les éléments mis au jour étaient suffisamment « probants (céramique, silex, niveau de sol et foyer) pour imaginer une occupation pérenne ». Signalons que l’opération a dû faire face à de nombreuses difficultés techniques (importante pollution aux hydrocarbures) et météorologiques (pluie, gel, inondations), auxquelles il faut ajouter la découverte exceptionnelle de vestiges liés aux derniers chasseurs-cueilleurs de la Préhistoire, les premiers jamais fouillés à Lyon.

Géomorphologie
Le site est implanté sur un léger replat entre plaine et versant, à environ 500 mètres à l’est de la Saône. Cet espace est apparu fortement marqué par des processus de sédimentation spécifiques à cette partie de la plaine alluviale de Vaise, située au carrefour de nombreux écoulements. La fouille a mis en évidence la divagation de paléo-chenaux dans tout le tiers sud de la parcelle.
L’événement le plus ancien concerne un chenal de faible dimension incisant la terrasse fluvio-lacustre selon un axe sud-est/nord-ouest. Il est ensuite recoupé par un écoulement arrivant de l’est, qui cesse de fonctionner avant le Premier âge du Fer. Un dernier axe d’écoulement se met en place, qui recoupe l’espace de mobilité précédent, et se caractérise par la migration des chenaux principaux en direction du nord-ouest.
Ses différentes phases d’activités ne semblent pas débuter avant les Ier et IIe siècles. Le site se situerait donc d’une part, à la confluence entre deux chenaux, certainement au niveau d’un cône alluvial (l’un en provenance de l’est et du vallon de Trion et l’autre du sud-ouest), d’autre part, dans l’espace de mobilité des chenaux provenant du sud-ouest, dont l’un est interprété comme un bras du ruisseau des Planches.

Des chasseurs-cueilleurs mésolithiques à Lyon
L’intérêt principal de la fouille réside dans la mise au jour d’un niveau d’occupation du Mésolithique, période de la Préhistoire qui n’était pas encore représentée à Lyon par des vestiges en contexte archéologique clairement avéré. L’identification de cette station est apparue d’autant plus inattendue que les sondages préliminaires, s’ils avaient bien mis en évidence un sol préhistorique, avaient conclus à une occupation du NMB.

Les « structures » attribuables aux périodes préhistoriques sont apparues extrêmement ténues, localisées dans le secteur nord, sur une superficie d’environ 200 m2. Elles perforent un sédiment identifié à un sol brun lessivé (horizon B) mis en place directement sur la « terrasse fluvio-lacustre » würmienne. Les aménagements identifiés se rapportent à un « niveau de sol » comprenant deux concentrations de galets de quartzite et cailloutis, peu ou pas chauffés. Il faut également mentionner un probable foyer enterré de plan ovale, un trou de poteau et plusieurs « creusements » mal identifiables du fait d’un comblement proche de l’encaissant (fosses ?). L’ensemble était associé pour la première fois à un abondant mobilier lithique et à une belle série de faune sauvage, découverts sous forme de concentrations ou d’épandages sur une grande partie du secteur nord.

Les industries mésolithiques étant de caractère microlithique, un carroyage métrique a été implanté sur une surface d’environ 30 m2 correspondant au secteur le plus dense en mobilier, et la totalité des sédiments a été prélevée par quart de m2, en une ou trois passes. Encore faut-il préciser que le protocole de prélèvement, de même que les techniques de fouilles propres aux périodes préhistoriques, ont dû être simplifiés afin de documenter au mieux cette occupation dans les délais impartis.

L’industrie lithique livre un total de 1965 pièces, issues de matières premières variées (25). Elle présente un état de conservation plutôt bon, faiblement patiné et peu ébréché. Trente-cinq blocs ont été utilisés, récupérés en position secondaire dans les formations alluviales (Saône) ou morainiques proches. Les déchets de débitage, les produits corticaux, les nucléus (39) et éclats liés à leur entretien, de même que le nombre conséquent de remontages, confirment une importante activité de débitage in situ, avec tous les constituants de la chaîne opératoire.

Trente-huit pièces sont retouchées : 25 outils du fond commun (lames, lamelles ou éclats retouchés, lames et lamelles Montbani ou à encoche, troncatures) et seulement 13 armatures microlithiques (dominance des segments de cercle, triangle isocèle, lamelle scalène, pointe à base retouchée). Neuf micro-burins ont également été identifiés.
La complémentarité entre débitage et armatures tend vers l’attribution de l’essentiel de la série au Mésolithique ancien ou moyen sauveterrien (9500-8500 BP) et, pour un corpus de pièces plus restreint, au Mésolithique récent castelnovien.

Quelques pièces intrusives, datées du Paléolithique supérieur (nucléus à lamelles) et de l’Épipaléolithique (pointe à dos courbe), confirment le caractère polyphasé de l’occupation, mais ne remettent pas en cause la très grande homogénéité de la série. Enfin, aucun artefact ne peut être rapporté au Néolithique. Les seuls éléments identifiés sont le grand vase découvert lors des sondages et de rares tessons informes issus du « toit » des vestiges préhistoriques. La faune sauvage associée compte 192 restes déterminés et livre un témoignage modeste mais précieux pour la connaissance du gibier exploité par les Mésolithiques en contexte de plaine. On constate en premier lieu qu’il reflète un paysage de forêt ouverte avec de nombreuses clairières.
Les cours d’eau et leurs abords sont à l’évidence exploités. Le bestiaire de la table est varié, s’appuyant d’une part sur la chasse organisée de quelques grands gibiers, tels que cerf, sanglier et chevreuil, d’autre part sur la collecte plus opportuniste de menu gibier (petits Carnivores, écureuil, castor, hérisson). Leur consommation sur place plaide en faveur d’une station de chasse fréquentée temporairement par les derniers chasseurs-cueilleurs.

Les vestiges de la Fin du premier Âge du fer (Hallstatt D3/La Tène A1)
Les niveaux protohistoriques rattachables à une phase récente du Premier âge du Fer (Hallstatt D3/La Tène A1) sont apparus peu nombreux, au regard des découvertes effectuées dans la parcelle du Terrain Ronis (Rottier, Carrara, Ducourthial 2008). On dénombre toutefois un foyer empierré de datation incertaine, trois fosses (dont deux de grande dimension) et un trou de piquet isolé.
La fosse F40 correspond à une grande excavation ovale (3,20 m x 2,30 m x 0,93 m), bordée de négatifs de trous de poteaux sur sa bordure externe, et le long d’une banquette occupant environ un quart de la superficie interne.
Le mobilier recueilli en quantité comprend des vases en partie complets, des ossements animaux brûlés ou non, et de nombreux restes d’éléments architecturaux (torchis avec traces du clayonnage), des objets en verre (petite perle bleue à décor de zigzag blanc), en métal (pince de fondeur associée à un creuset en céramique, bracelet et fibules en bronze, ébauches, pointe de flèche en fer ?), et en terre cuite (dévidoirs, pesons circulaires, fusaïole), pour la plupart entiers. Ces derniers renvoient clairement aux artisanats des alliages cuivreux et du textile.
La taille des structures comme des aménagements intérieurs, de même que la nature du mobilier recueilli, plaident en faveur d’une interprétation comme fosses-ateliers.

La période romaine (Auguste-Hadrien)
Les vestiges gallo-romains sont apparus denses et bien conservés. Ils couvrent une large période chronologique, de l’époque augustéenne à la première moitié du IIe siècle. La plupart se concentrent dans le secteur nord. Signalons dès à présent qu’aucune occupation de La Tène moyenne et finale sous-jacente n’a été identifiée, à l’image d’ailleurs de la parcelle voisine (Terrain Ronis).
Au premier horizon antique se rattache un fossé à profil en “V” terminé par un fond plat (2 m de large x 1,80 m de profondeur), orienté nord-sud au nord-est de la parcelle. Le rare mobilier associé plaide en faveur d’une datation augustéenne.
Le deuxième horizon voit la construction d’une canalisation en terre cuite conservée sur 14 m de long, orientée sud-ouest/nord-est, avec un pendage en direction de l’est, où elle semble reliée à un bassin/bac en bois, dont seul le négatif a été découvert. Ce dernier fonctionne avec un niveau de circulation constitué de dalles de gneiss, à l’intérieur duquel une monnaie de Tibère a été découverte. Le troisième horizon, correspondant à l’abandon de ces aménagements hydrauliques, est daté de la période flavienne. L’horizon 4 se rapporte à une série de fossés drainant, orientés nord-ouest/sud-est, localisés dans la partie septentrionale de la parcelle. Il s’agit d’ouvrages peu profonds, à profil en cuvette, dont le comblement a piégé un abondant mobilier archéologique daté du second quart du IIe siècle. À cette période, peut également être rattachée une digue de terre (2,60 m de large x 0,70 m de hauteur), surmontée d’un niveau de circulation induré, implantée au sud du terrain, sous le chemin médiéval, qui l’entaille à l’est.

La période médiévale (terminus post quem XIIIe siècle)
À la période médiévale se rapportent plusieurs vestiges, dont un chemin empierré bordé de fossés, qui traverse la parcelle selon un axe nord-sud et suit approximativement le tracé d’un cours d’eau sous-jacent identifié au ruisseau de « Charavay ». Il a été reconnu sur une longueur de près de 37 m et se présente en stratigraphie sous la forme d’un cailloutis particulièrement dense, à profil convexe, dont la bande de roulage varie entre 1,20 et 1,50 m de large.

Le mobilier découvert en association est rare mais permet de fixer un terminus post quem au XIIIe siècle. Un chemin comparable avait été reconnu sur le site du Terrain Ronis et interprété comme celui qui reliait, au Moyen Âge, le Pont Tournay au Pont de Vaise (Rottier, Carrara, Ducourthial 2008). On mentionnera également au sud-ouest de la parcelle, un grand fossé à profil en “U” d’axe nord-sud, un trou de poteau, un probable foyer et un empierrement en bord de berge. Ces vestiges sont enfin recouverts directement par le niveau de démolition et les terres à jardin du XIXe siècle.

Conclusion
L’opération du 14 rue des Tuileries s’est avérée riche d’enseignements concernant l’évolution géomorphologique de la plaine de Vaise ou encore son occupation humaine. La mise au jour de vestiges remontant à la Préhistoire constitue la découverte principale.
Les périodes postérieures sont également régulièrement représentées jusqu’au Moyen Âge, avec notamment une occupation de la fin du Premier âge du Fer, ténue, mais particulièrement intéressante concernant l’artisanat de cette période, plusieurs aménagements romains (fossés, canalisation, drains?), et un chemin médiéval.
Si les découvertes ne se limitent pas à la Préhistoire, elles en constituent incontestablement le morceau de choix. Le gisement préhistorique résulte probablement d’une succession de fréquentations étalées entre l’Épipaléolithique et le Néolithique. L’occupation rapportée au Mésolithique moyen ou ancien (Sauveterrien méridional) est toutefois apparue comme la plus significative et la mieux préservée. Une composante du Mésolithique récent (Castelnovien) a également été identifiée. La présence de « structures » (foyer, empierrements) renvoie à d’autres gisements contemporains fouillés récemment à Ruffey (Jura) ou Sinard (Isère).

Le mobilier associé livre, qui plus est, une riche collection de matériaux fauniques et lithiques. Ces derniers, outre le fait de documenter une période encore inconnue à Lyon, montrent des influences de la sphère « nordique » du Beuronien, dont on fixe la limite depuis la station orientale de la Fru, en passant par Ruffey-sur-Seille, et aujourd’hui Lyon-Vaise. Il restera maintenant aux recherches futures à préciser les datations et les attributions culturelles proposées sur la base de vestiges abondants et de qualité, qui auraient toutefois mérité d’être fouillés selon des méthodes et des délais appropriés. Cette fouille a enfin permis de pointer du doigt les difficultés liées à l’identification de sites archéologiques remontant à la Préhistoire ancienne, sur la seule base des sondages archéologiques.

G. Maza

Empierrement Mésolithique constitué de galets (F65).

Empierrement Mésolithique constitué de galets (F65).

Commune: Lyon
Adresse / lieu-dit: 14 rue des Tuileries »Les Printanières »
Canton / Département: Rhône (69)
Pays: France

Date de l’intervention:
du 08-11-2007 au 25-01-2008

Période(s) concernée(s): Mésolithique, premier âge du Fer, Antiquité, Moyen Âge

Nature de l’intervention: Fouille d’archéologie préventive

Surface: 1 500 m²

Responsable d’opération: G. Maza

Suivi scientifique: L. Françoise dit Miret (Drac-Sra Rhone-Alpes)

Aménageur: UTEI

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