Tournus, 6 et 12 rue Greuze (Saône-et-Loire, 71)

Deux maisons médiévales du bourg monastique de Tournus

Le projet de réhabilitation d’un îlot d’immeubles délimité par les rues République/Greuze/Millon, inscrit dans l’emprise du bourg médiéval de Tournus, a conduit le Service Régional de l’Archéologie de Bourgogne à prescrire une fouille préventive des parties jugées les plus anciennes de l’îlot : les maisons n° 6 et 12 rue Greuze.
Le programme de réhabilitation développé par le maître d’ouvrage consistait en effet en un réaménagement complet des parties bâties de l’îlot, ce qui menaçait la conservation des éléments anciens potentiellement conservés et nécessitait la mise en œuvre d’une étude archéologique préalable aux travaux.

Bien que très remanié aux XVIIIe, XIXe et XXe s., l’îlot est implanté au croisement des deux axes principaux de communication qui ont contraint le développement du bourg de Tournus au Moyen Âge : l’axe nord-sud d’une part, reliant le castrum antique au sud et l’abbaye Saint-Philibert au nord, dont l’emplacement correspond à la rue de la République et dont le tracé est parallèle au cours de la Saône ; la rue Greuze d’autre part qui constitue l’une des rues de desserte de l’habitat perpendiculaires à la rue de la République.

La rue Greuze, qui se développe parallèlement au bief Potet, est connue à la fin du Moyen Âge pour les moulins et les tanneries qui bordent le cours d’eau. Il faut noter que l’église paroissiale Saint-André se trouvait à 50 m à peine au nord-est de la rue Greuze, et que les constructions se développent probablement autour de cet axe, au moins dès le XIIIe s.

Si l’on peut regretter l’absence d’une étude d’ensemble de l’îlot qui, au-delà de la caractérisation de deux maisons isolées, aurait permis de comprendre l’organisation globale du parcellaire et ses mutations depuis le Moyen Âge jusqu’au XXe s., les maisons n° 6 et 12 de la rue Greuze appartiennent à la trame proprement médiévale du bâti tournugeois, et leur étude vient compléter un corpus déjà fourni.

L’intervention sur le terrain, d’une durée totale de six semaines, a porté sur plusieurs points. L’essentiel de la prescription portait sur la maison n° 12 rue Greuze/5 place Millon qui a fait l’objet d’une investigation approfondie, prenant en compte la totalité du bâtiment. L’ensemble de son évolution devait être approchée par l’analyse globale des maçonneries et le relevé détaillé des ouvertures et de secteurs témoins. Une attention particulière a été portée à la façade sud, qui s’est avérée la plus ancienne conservée et présentait une élévation mixte avec un rez-de-chaussée bâti en pierre et un étage en pan-de-bois et briques. Quatre sondages au sol ont, par ailleurs, été réalisés ainsi que plusieurs prélèvements de bois dans les poutres du pan-de-bois de la façade sud et dans le plafond du rez-de-chaussée à fin de datation des structures. Ces prélèvements et ces datations dendrochronologiques ont été réalisés par Christian Dormoy (Archeolabs).

Concernant le n° 6 rue Greuze, pour lequel une étude avait déjà été conduite par Benjamin Saint-Jean-Vitus dans le cadre de sa thèse de doctorat (Saint-Jean-Vitus Benjamin, « Maisons-tours et maisons de bourg. Des parentés dans l’habitat noble entre milieux urbain et rural en Bourgogne, XIIe-XIVe s. À propos de trois maisons de Tournus (Saône-et-Loire) à corps principal surélevé », Pages d’archéologie médiévale en Rhône-Alpes, Actes de la 4e Rencontre Rhône-Alpes d’Archéologie Médiévales (Lyon, 1997), IV, 1997, p. 97-112), seule l’élévation sud et une fosse de latrines ont été relevées et analysées. Les relevés topographiques et photogrammétriques de masse ont été réalisés par Olivier Feihl (Archeotech SA).

Pour le 12 rue Greuze, cinq grandes phases de travaux peuvent être identifiées, s’échelonnant entre le début du XVe s., date de construction de l’édifice, et la première moitié du XXe s., où les derniers travaux d’ampleur sont engagés pour donner à la maison sa forme actuelle. Le bâtiment primitif, daté par dendrochronologie des années 1410, apparaît comme un bâtiment d’architecture assez simple à en juger par les éléments encore en place. Le rez-de-chaussée en pierre soutient en façade sud un étage en pan-de-bois hourdé de briques dont la mise en œuvre, en épis pour certaines zones, témoigne d’une certaine recherche esthétique ; dans son premier état, cette façade, ou au moins l’étage, ne devait pas recevoir d’enduit. Elle devait se poursuivre au moins sur toute la longueur de la maison située immédiatement à l’est (n° 10 rue Greuze), construite au XVIIIe s. sur une partie de l’emprise du bâtiment primitif. Si notre vision de la façade primitive reste partielle, elle permet néanmoins de restituer deux triplets de baies éclairant l’étage ; le rez-de-chaussée devait, quant à lui, être ouvert d’une porte piétonnière, peut-être réservée à un accès privatif, à l’ouest, tandis que les éléments conservés permettent d’envisager une seconde porte et peut-être un arc de boutique ou d’atelier à l’est. À l’ouest, un mur pignon en pierres, au moins sur la hauteur du rez-de-chaussée, fermait la maison ; les faibles éléments recueillis ne permettent pas d’en connaître les ouvertures éventuelles. La façade nord, dont la position est à restituer à l’emplacement de la façade actuelle, malgré sa reconstruction complète au XIXe s., était probablement aussi en bois : en effet, un tirant de bois, dont l’abattage est daté de 1411 comme le reste du pan-de-bois, est le seul élément de charpente encore en place, et sa position sur la sablière haute semble indiquer qu’il reliait deux façades en pan-de-bois.

À l’intérieur, les sols du rez-de-chaussée, en terre ou en mortier, témoignent de la simplicité de cet habitat ou de son caractère fonctionnel. Les cloisonnements nous échappent presque entièrement, ainsi que les accès à l’étage. Une cloison, orientée nord-sud, semble toutefois avoir séparé les espaces déjà identifiés du fait de la position des ouvertures primitives sur la façade sud : cette cloison, fondée sur un solin de petites pierres, occupait la position de la poutre longitudinale du plancher de l’étage. Une seconde poutre longitudinale, qui devait elle aussi reposer en son milieu sur un pilier identique à celui qui est encore conservé au rez-de-chaussée, est probablement à restituer à l’emplacement du mur mitoyen actuel entre les maisons 10 et 12 rue Greuze. L’étage, avec ses triplets de baies, semble avoir eu une fonction d’habitat, même si aucun aménagement de chauffage ou d’hygiène n’a pu être identifié.

Au total, c’est un bâtiment fort vaste qui nous apparaît, avec une longueur de façade sur la rue Greuze avoisinant les 13 m pour une profondeur de 14 m environ, soit une surface au sol d’un peu moins de 180 m2 dans l’œuvre. Malgré sa simplicité, une telle surface ne semble avoir pu appartenir qu’à un personnage ou une famille relativement aisée, même si le décor, dépouillé, et le mode de construction, simple, n’indiquent pas l’opulence. À la fin du XVe s. ou au début du XVIe s., le bâtiment est considérablement modifié : une extension est construite vers l’ouest, permettant un gain de surface de l’ordre de 37 m2 au sol. Le mur pignon primitif semble toutefois conservé dans cet état, et sert de refend. Les ouvertures du rez-de-chaussée à l’est sont modifiées une première fois, avec le percement de deux portes et d’une fenêtre. Au XVIIIe s., l’extension ouest semble prendre une fonction d’écurie, avec le percement de deux vastes portails au sud et à l’ouest. La maison primitive est également amputée de la moitié de sa largeur à l’est, avec la construction de la maison n° 10 rue Greuze. Au XIXe s., l’ancien mur pignon est démoli, et un nouveau mur de refend construit au milieu de la largeur du bâtiment. Concernant le n° 6 rue Greuze, deux phases principales de construction sont donc discernables sur la façade sud de la maison, avec quelques remaniements postérieurs. La partie orientale, la plus ancienne, appartient au corps principal d’une maison-tour de quatre niveaux, même si une partie est aujourd’hui masquée par la maison n° 4 rue Greuze ; la façade primitive était ouverte d’un portail en plein cintre au rez-de-chaussée et de deux larges baies géminées aux premier et deuxième étage.

La mise en œuvre de la maçonnerie est encore très proche du petit appareil régulier de la seconde moitié du XIIe s. identifiable dans la maison-tour n° 10 rue de la République/rue du Passage étroit ; cependant, les traces de taille à la bretture ainsi que la structure des baies à coussièges avec leurs linteaux droits délardés de moulures en tiers-point tendent à placer cette construction dans le courant du XIIIe s.

La partie occidentale est, quant à elle, construite dans le courant du XVe s., comme l’indiquent les baies des premier et deuxième étages. Peut-être faut-il mettre en corrélation la construction de cette partie de la façade et le percement d’une nouvelle baie au premier étage de la partie orientale de la façade. Plus encore, les datations dendrochronologiques réalisées en 1996 (Lambert Georges, Locatelli Christine, Étude dendrochronologique de bois provenant de la maison 6 rue Greuze à Tournus, CNRS/Université de Franche-Comté, Besançon, Dijon SRA, 1996) sur le plancher du premier étage du bâtiment montrent un remaniement complet de ce plancher dans les années 1480 ; c’est peut-être à ce moment que le bâtiment est remodelé en partie, avec la construction d’un petit corps de bâtiment contre le mur ouest, le percement de nouvelles ouvertures et le remplacement des planchers. Malgré les prélèvements réalisés sur le plancher de la partie ouest du bâtiment, dont la datation aurait permis de corroborer l’hypothèse de la contemporanéité de ces remaniements, leur état n’a pas permis d’obtenir une date.

À la fin du XVIIIe s. ou au début du XIXe s., les portes et fenêtres sont remaniées complètement : le portail en plein cintre du rez-de-chaussée et les deux baies à meneaux de la partie orientale sont remodelés, et une nouvelle fenêtre ouverte au troisième étage ; dans la partie ouest, la porte du rez-de-chaussée est complètement remaniée, et la baie du premier étage bouchée pour ouvrir une nouvelle fenêtre dans un ancien placard.

Trois espaces distincts peuvent être identifiés pour la maison du XIIIe s. Le corps principal de la maison-tour, de quatre niveaux, offre un dispositif simple, avec un probable cellier au rez-de-chaussée, deux vastes pièces à vivre dotées de larges baies et de cheminées aux premier et deuxième étages, et un troisième étage de combles sous charpente dont la fonction est mal identifiée. L’escalier de desserte des étages semble avoir pris place dans un premier appendice, une construction légère probablement en bois et couverte en appentis, située contre le mur ouest de l’édifice ; cet espace permettait d’accéder aux deux portes identifiées dans le mur ouest du corps principal, au premier niveau, au sud du coffre de la cheminée, et au second niveau, au nord du même coffre. Le premier niveau de cette construction permettait, par ailleurs, d’accéder à des dispositifs d’hygiène, intégrés quant à eux à un second appendice maçonné construit contre le mur nord du corps principal : en premier lieu, un évier accessible depuis l’appendice ouest, et, en second lieu, une ou deux latrines aménagées de part et d’autre de la galerie nord du premier étage. Enfin, l’appendice ouest permettait d’accéder à une porte aménagée au second étage dans le mur ouest du corps principal : on pouvait alors accéder au deuxième étage de l’appendice nord, qui a pu avoir une fonction d’agrément, comme un balcon, ou encore donner accès à une latrine supplémentaire. Enfin, c’est probablement au moyen d’une échelle de meunier que l’on accédait au troisième étage de combles du corps principal, qui ne semble pas avoir eu de fonction résidentielle. La maison-tour du 6 rue Greuze apparaît ainsi comme un édifice complexe, doté d’organes de confort élaborés et peu fréquents dans l’architecture civile du XIIIe s., qui confirment le rang social élevé du commanditaire, même si son origine reste mal définie : bourgeoisie marchande, petite noblesse urbaine, dignitaire ou officier de l’entourage de l’abbé de Saint-Philibert ?

La présence d’appendices construits hors œuvre en maçonnerie aussi bien qu’en bois, témoigne d’un édifice largement ouvert sur l’extérieur à travers ses escaliers et galeries de desserte, ainsi que du rejet des dispositifs d’hygiène, évier et latrines, en dehors des pièces à vivre.

L. D’Agostino

Façades sud (rue Greuze) des bâtiments concernés par le projet immobilier et zones couvertes par l'étude archéologique. DAO : L. D'Agostino. Fond de relevé : J.P. Menard, architecte DPLG. Façades sud (rue Greuze) des bâtiments concernés par le projet immobilier et zones couvertes par l’étude archéologique.
DAO : L. D’Agostino.
Fond de relevé : J.P. Menard, architecte DPLG.

Commune: Tournus
Adresse / lieu-dit: 6 et 12 rue Greuze
Canton / Département: Saône-et-Loire (71)
Pays: France

Date de l’intervention:
du 17/07 au 18/08/2006

Période(s) concernée(s): Moyen Âge, Bas Moyen Âge

Nature de l’intervention: Réhabilitation d’immeubles anciens

Responsable d’opération: L. D’Agostino

Suivi scientifique: J.-O. Guilhot (Drac-Sra Bourgogne)

Aménageur: Association Foncière Urbaine Libre République/Greuze/Millon, 3-5 rue Vauban, 33000 Bordeaux

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